LES TENDANCES FRANÇAISES
EN ANALYSE DU DISCOURS
Compte rendu de la conférence donnée
à l'Université d'Osaka le 12 novembre 1998
par M. Dominique MAINGUENEAU
Professeur à l'Université de Picardie-Jules
Vernes

A la recherche d'une définition
Toute discipline pour fonder
sa légitimité doit poser son identité, une identité
qui la distingue des autres disciplines. Elle peut revendiquer une filiation.
Ainsi, on peut avancer que l'analyse de discours actuelle est fille de
trois entreprises des années 60 :
l'ethnographie de la communication
la linguistique textuelle
l'école française d'analyse du discours (1).
Une discipline peut revendiquer
une ambition générale. Ainsi, la médecine a celle
de porter secours aux gens qui sont malades voire de les guérir,
et de s'en donner les moyens. L'analyse du discours a pour ambition d'étudier
toute production verbale, d'analyser tous les énoncés en
situation, par opposition à l'étude de la langue hors contexte.
Sachant qu'un discours est une structure transphrastique, orientée,
active et interactive, tous les corpus sont possibles, des conversations
à table aux traités eux-mêmes d'analyse de discours.
Face à l'immensité
du champ à investir, comment définir plus précisément
l'analyse de discours ?
1. Une première attitude est de refuser toute définition
: l'analyse de discours est la somme de toutes les pratiques intéressantes
du moment. Mais en fait cela revient, malgré qu'on en ait, à
se soumettre sans le savoir à des définitions implicites,
partant à des présupposés aveugles et à leurs
dangers.
2. Une autre attitude est de tenter une définition plus explicite
:
. L'analyse de discours est ce que je fais, par opposition à ce
que font les autres.
. La définition peut rester une définition-valise comme celle
que donne Dijk (1985) : "l'étude des énoncés effectifs
dans des situations effectives".
. Ou la définition peut être trop exclusive ; ainsi pour l'école
américaine pour laquelle discours est pratiquement synonyme d'interaction
orale, ce serait avant tout l'analyse conversationnelle. Cette définition
repose sur le présupposé que la langage se réduit
à l'interaction orale et que les énoncés qui n'en
relèvent pas ne sont que du discours refroidi, appauvri dont l'étude
est peu féconde. Bien sûr, ce présupposé est
contestable et contesté.
. D'autre part, dans la précédente définition, la
discipline se définit par son corpus, par l'objet qu'elle se donne
à étudier. Or on peut considérer qu'une discipline
se définit moins par son objet, qu'elle peut partager avec d'autres,
que par son point de vue sur cet objet. Par exemple, la biologie et la
médecine, ou l'ethnologie et la sociologie ou encore la physique
et la chimie dans une large part travaillent sur le même objet. De
même, le discours est un objet que se partage l'ensemble des disciplines
qui s'intéressent déjà à lui, comme l'analyse
conversationnelle, la sociolinguistique, la rhétorique argumentative
ou l'analyse linguistique qui ont chacune une identité bien définie
tout en cherchant à s'absorbe.
Alors existe-t-il une définition
de l'analyse de discours qui soit à la fois assez souple pour n'exclure
aucun énoncé, et suffisamment précise pour orienter
l'investigation d'une manière originale et féconde ?
UNE DÉFINITION
M. MAINGUENEAU propose la
définition suivante : l'analyse de discours est l'analyse de l'articulation
du texte et du lieu social dans lequel il est produit. Le texte seul relève
de la linguistique textuelle ; le lieu social, lui, de disciplines comme
la sociologie ou l'ethnologie. Mais l'analyse de discours en étudiant
le mode d'énonciation, se situe elle à leur charnière.
Il y a bel et bien articulation
et non pas continuité parce que l'un ne peut légitimement
revendiquer le droit d'absorber l'autre. Et l'analyse de discours ne se
réduit ni à l'un ni à l'autre. Le texte et son lieu
social sont comme le recto et le verso d'une feuille de papier ; ou encore
pour prendre une comparaison chez Saussure, comme le signifiant, le signifié
et le signe. Signifiant, signifié et signe sont trois réalités
bien identifiées même si elles sont liées les unes
aux autres. Il en va de même du texte, du lieu social et du mode
d'énonciation qui les articulent.
M. MAINGUENEAU a pris un
autre exemple, très en contexte lui aussi, celui d'un cours de fac
; on ne peut pas dire que le texte, le discours du prof, est dans le cours
; ce dernier n'existe pas sans le texte, et celui-ci pas sans le cours
; le cours, lieu social, produit le texte comme celui-ci produit le cours.
Et effectivement, M. MAINGUENEAU nous en donné la preuve expérimentale
; à l'issue de sa conférence, dans le lieu où a été
servi un vin d'honneur, son "texte" a été très différent
; et si nous livrant à une expérience de pensée, nous
imaginions qu'il ait interverti ses deux "textes", nous sommes d'accord
pour voir que cela aurait produit quelque chose qui n'aurait été
ni une conférence ni un vin d'honneur.
Autre exemple : le Journal
Télévisé est beaucoup plus que le seul texte. Il est
lié à des thèmes, des rôles, des sources d'information,
bref à un ensemble de configurations. Il n'y a pas de parole qui
ne soit associée à des rôles et à des lieux.
L'analyse de discours est l'étude de ce pourquoi le langage est
utilisé. Elle veut montrer et interpréter les régularités
linguistiques et les buts de discours. Ainsi, le genre de discours,
qui dépend de l'institution discursive, de l'institution de parole,
est défini par sa finalité.
Cette définition
oppose l'analyse de discours à la sociolinguistique qui s'intéresse
à la variété linguistique d'une société
mais aussi à l'analyse conversationnelle qui étudie le travail
de coopération langagière dans la conversation dont les règles
peuvent varier à l'intérieur d'une même langue, le
portugais par exemple selon qu'il est parlé au Portugal ou au Brésil.
Sociolinguistique et analyse conversationnelle ont plutôt un accent
anthropologique ou psychologique et rappellent que le discours n'est pas
la propriété d'une discipline.
UNE DISCIPLINE QUI N'EST PAS
HOMOGÈNE
Regard sur le discours,
l'analyse de discours est elle-même un discours, par définition
défini par des paramètres spatiaux et temporels. Cela explique
que la discipline soit traversée de courants différents.
On relève beaucoup de facteurs de diversification :
1.
des traditions scientifiques et culturelles différentes :
ainsi, la tradition continentale européenne serait plus rationaliste,
et la tradition américaine plus empirique et "bricoleuse".
2.
les disciplines qui servent de références
; l'analyse de discours est un carrefour des Sciences humaines : psychanalyse,
anthropologie, sociologie, histoire, psychologie sociale ou cognitive,
etc. La discipline de référence a une fonction à la
fois auxiliaire et critique. En plus, toute discipline fabrique du discours.
L'école française des années 60 est plus influencée
par la psychanalyse et l'américaine par l'anthropologie.
3.
l'existence d'écoles avec des leaders charismatiques,
de grands noms porteurs d'options philosophiques sur le discours.
4.
l'existence d'écoles spécialisées
dans l'étude de certains corpus, comme le discours des médias,
le discours politique, etc. Ce phénomène n'est pas sans conséquences
; par exemple, le travail sur un même corpus a tendance à
mettre en sourdine les différences philosophiques. De plus il entraîne
de fortes disparités en matière de visibilité institutionnelle
et de ressources humaines et matérielles : le discours de la pub
exerce plus d'attraction que celui de la philo.
5.
la visée ou l'absence de visées applicationistes,
aussi variées que la rééducation des sourds, la création
publicitaire ou la libération de la femme. On remarque le développement
d'un "critical discourse analysis", antisexiste ou antiraciste par exemple,
qui affiche l'ambition de changer la société.
6.
les revendications institutionnelles de chercheurs
tels que les sociologues, les psychologues, et. Cela laisse peser
sur le texte une menace de dissolution au dépens des sciences du
langage. Par exemple, analyse de contenu (2) et analyse de discours obéissent
à des visées différentes. Pour la première,
pratiquée par les sociologues, le discours est avant tout une source
d'information ; d'un texte particulier, il s'agit de tirer des informations.
Pour la seconde au contraire, il s'agit de comprendre le fonctionnement
d'un discours, son institution discursive.
Mais une rivalité
existe aussi entre les disciplines du langage, la linguistique de l'énonciation,
la discipline du discours et l'analyse de discours ; l'une cherche toujours
à absorber, à dissoudre les deux autres.
LES TENDANCES FRANÇAISES
Dans les années 60,
on parlait, comme on l'a déjà dit, d'école française
(3). Elle était fortement influencée à la fois par
la psychanalyse et le marxisme. On pensait que les gens parlent mais ne
savent pas ce qu'ils disent, aliénés par l'idéologie
bourgeoise ou un oedipe mal digéré ; que l'idéologie
et l'inconscient habitent incognito le langage et qu'il faut les débusquer.
C'était un discours critique.
Aujourd'hui, il n'y a pas
d'école dominante en France, et par ailleurs dans beaucoup de pays
on travaille comme en France. La tendance française est plus une
manière de penser qu'on ne trouve pas dans la seule France qu'une
réalité géographique. Comment caractériser
cette manière de penser ?
1.
un intérêt pour les discours "contraints"
par opposition aux interactions orales spontanées.
On s'intéresse aux
"routines", comme par exemple au cours de faculté, au Journal Télévisé,
discours qui se déroulent selon des modèles sans auteurs
mais qui se sont stabilisés et qui obéissent à des
contraintes fortes même s'ils peuvent légèrement évoluer.
Ces "routines" occupe un espace dans un champ plus vaste qui comprend les
conversations qui, elles, ne sont pas soumises à des modèles
fixes et contraignants et les genres d'auteurs qui relèvent de décisions
individuelles : c'est Molière qui choisit d'appeler Dom Juan
comédie.
Il y a des règles
de production liées aux genres qui font qu'il ne suffit pas de connaître
la langue pour, par exemple, lire le journal ; inversement, à la
limite, on peut lire un journal dans une langue qu'on ne connaît
pas.
Cette attirance pour les
"routines" soumises à des contraintes peut s'expliquer par le fait
que la France est de ces pays anciens, de vieilles traditions par opposition
à des pays neufs où les choses sont moins fixées,
plus mobiles.
2. l'insistance sur la matérialité linguistique :
L'analyse de discours ne
peut pas vivre sans s'appuyer sur la linguistique. Si on s'intéresse
à la fonction d'un signe, c'est en cherchant un lien avec sa substance
linguistique. Par exemple, prenons la conjonction de coordination mais.
Ce mot peut remplir un grand nombre de fonctions, très différentes
voire contradictoires. Un type d'analyse s'attachera à en faire
le recensement. La tendance française, elle, se demandera comment
et pourquoi ce seul mot là et pas un autre peut avoir de si nombreuses
valeurs. Autre exemple, il existe en français de nombreux marqueurs
de reformulation, comme c'est-à-dire, en d'autres termes,
disons,
etc. Prenant disons, on étudiera le fait que c'est un verbe
à l'impératif présent et à la première
personne du pluriel, alors que les deux autres équivalents d'un
point de vue fonctionnel sont de natures totalement différentes
; on se demandera quel est le lien entre la nature de ce mot et sa fonction
de marqueur de reformulation.
3.
un intérêt pour les théories de l'énonciation
linguistique
L'énonciation linguistique
est un des courants pragmatiques, mais une pragmatique moins fondée
sur les théories de la linguistique. Au coeur des choses, il s'agit
de passer de l'analyse linguistique à l'usage de la langue. On s'intéresse
aux phénomènes de référence, aux embrayeurs,
à l'anaphore, ou à la modalisation ( modes, ironie ).
4.
la primauté de l'interdiscours :
Parler, c'est toujours
parler sous la domination d'autres discours déjà dits ou
possibles, auxquels on se réfère ou que l'on rejette. Pour
commencer une lettre, écrira-t-on Monsieur / cher Monsieur
/
Chéri / Salut /etc. ? On a en tête tous les
débuts possibles même si on n'en retient qu'un. Dans un autre
ordre, on ne peut pas émettre d'opinion politique en dehors du champ
politique, même si on proclame son refus de parler politique comme
les autres.
Qui parle alors ? Le sujet
est un empilement d'identités, de subjectivités liées
à des champs d'énonciation différents et qui inter-agissent
en lui. La subjectivité énonciative est traversée
par une foule de discours. En conséquence, elle se construit
à travers un discours qui reste fragile ; elle ne pré-existe
pas à son discours. Et ce discours n'est jamais tout prêt
dans la tête.
Au total, la tendance française
n'est pas liée à un seul lieu, la France ; et c'est une mosaïque,
un air de famille avec ses présupposés souvent implicites,
non pas une doctrine.
(1) et (3) Voir le chapitre 1, L'archive,
que lui consacre D. MAINGUENEAU dans L'analyse du discours.
(2) VoirL. BARDIN, L'analyse de contenu,
Paris, PUF, 1977.
PETITE BIBLIOGRAPHIE
MAINGUENEAU D., Initiation aux méthodes
d'analyse du discours, Hachette, 1976
MAINGUENEAU D., Nouvelles tendances en
analyse du discours, Hachette, 1987
MAINGUENEAU D., L'analyse du discours,
introduction aux lectures de l'archive, Hachette, 1991
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