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LES CONDITIONS D'ENSEIGNEMENT D'UNE GRAMMAIRE DU SENS
Compte rendu d'une conférence donnée 
par Patrick CHARAUDEAU
Université Paris-Nord
Centre d'Analyse du Discours Université Paris XIII
à l'Institut Franco-Japonais du Kansai, Kyoto, le 25 mai 1999


 
 
      Pour les uns qui la portent au pinacle, la grammaire doit être au coeur de
    l'apprentissage d'une langue. Pour d'autres, elle ne sert pas à grand chose ; c'est quelque chose de difficile ; elle évoque des règles et des sanctions déplaisantes quand on fait des fautes. Et dans les méthodes modernes d'apprentissage du français, on a tendance à la reléguer au second plan ; on fait tout pour l'éviter. Et pourtant, on est bien obligé d'en faire. 
    Alors quelle grammaire ? On verra d'abord qu'une grammaire en tant que représentation du langage, n'existe que dans un cadre social, un contexte socio-culturel ; ainsi, en France en tout cas, la grammaire est un phénomène de langage et d'enseignement. 
      Il y a déjà de nombreuses grammaires sur le marché, certaines anciennes, d'autres
    récentes ; pourquoi une de plus ? 
      Enfin, on examinera quelques pistes d'utilisation dans le cadre de l'enseignement.
    Précisons bien qu'il n'est pas question de poser une opposition entre linguistique et didactique, entre théorie et pratique ; toute pratique suppose la mise en place d'un système théorisant. Il s'agit plutôt de voir parmi les outils que la grammaire met à la disposition des enseignants ceux qu'il est possible d'exploiter selon la situation concrète d'enseignement dans laquelle on se trouve. 
     

    UNE APPROCHE PLURIELLE DE LA GRAMMAIRE 

      La grammaire est le résultat d'une construction chargée de valeurs sociales, le résultat
    des règles et des régularités que les individus établissent pour s'entendre et vivre en communauté. On ne peut donc traiter de la question de la grammaire sans s'interroger sur les valeurs sociales qui la fondent et la construisent. Ainsi, la description de la grammaire d'une langue est toujours un moment fort dans l'identité d'un peuple. Tout le monde sait que 1492 est l'année de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb au service des souverains espagnols ; c'est aussi, et cela on le sait moins, celle de la parution de la première grammaire espagnole : deux événements dont la coïncidence ne relève pas du hasard, à l'aube de l'Âge d'or de l'Espagne. 
      D'autre part, parce qu'aucune communauté n'est uniforme,  les normes et les règles que
    la vie en communauté établit sont diverses et multiples  ; cela veut dire que les représentations sur la langue et son fonctionnement sont plurielles par la force des choses et qu'on ne peut traiter de la Grammaire en faisant comme si n'existait pour chaque langue naturelle qu'une seule grammaire que grammairiens et linguistes aurait pour tâche de découvrir au fil du temps. La grammaire ne peut être que plurielle. 
      Un dernier facteur de pluralité, c'est que la langue résiste aux théories ; elle est plus
    riche que n'importe quelle théorie : par nature une théorie réduit la complexité du monde pour la rendre intelligible et ne peut en saisir la totalité. 
      Mais il reste très vrai que le fait que la grammaire, confondue à tort avec la langue
    naturelle, n'offre pas le même visage pour tous va à l'encontre de l'opinion commune qui a des difficultés à admettre la pluralité en matière de symbolique identitaire. 
     
      On peut dire, en empruntant une métaphore à l'Économie, que la société française
    contemporaine, en matière de langue, s'organise autour de deux marchés : 
      • un marché des systèmes de pensée où se font concurrence disciplines et théories.
    Ainsi l'un de ces systèmes de pensée est la linguistique qui a pour objet de décrire et d'expliquer les systèmes de langues ; elle a produit plusieurs systèmes explicatifs, plusieurs théories.  Rien qu'au XXe siècle, rivalisent approches générativistes, structuralistes, pragmativistes, discursivistes ou ethno-sociologiques. La règle, si l'on peut dire, est de ne pas être d'accord pour les raisons que nous avons évoquées ci-dessus. Ces théories linguistiques ont donné lieu à des descriptions savantes, sans visées pédagogiques a-priori. 
      • un marché de leurs systèmes d'exploitation, dont une niche est le marché
    éducatif qui entretient des liens privilégiés avec la linguistique. Il offre une mutitude de méthodes, de théories et de produits didactiques qui sont en concurrence et qui sont le résultat de "bricolages" opérés sur les théories linguistiques pour répondre à des besoins éducatifs concrets. Les grammaires sont une classe de ces produits, à la croisée d'un système de pensée qui varie en fonction des outils intellectuels utilisés et du public visé. La grammaire du sens est donc un type d'explication de la langue et un outil éducatif. 
       
      Autrefois, enseigner une langue c'était enseigner son lexique, avec un dictionnaire et sa
    grammaire, avec un livre de grammaire, pour combiner les mots. Mais depuis, le marché éducatif s'est différencié, en fonction de deux facteurs : 
      • l'objectif poursuivi : 
    S'agit-il d'enseigner une langue à ses locuteurs natifs qui la parlent quotidiennement avant même d'en aborder l'étude, ou à des étrangers scolarisés dans une autre langue et qui ne la parlent qu'occasionnellement ? Pendant longtemps, on a offert un même produit à ces deux demandes, LE BON USAGE de Grevisse par exemple. 
      • les destinataires : 
    S'agit-il d'enfants ou d'adultes, d'étudiants débutants ou avancés, de professeurs ou d'élèves, etc. ? Un professeur a besoin d'une théorie plus ample ; et selon le niveau de l'apprenant, on adoptera une sélection des faits grammaticaux et une progression différentes. 
      L'existence d'un marché différencié a donc pour conséquence la nécessité naturelle
    d'offrir plusieurs outils d'apprentissage, et non pas un seul. La question est maintenant de savoir comment articuler les deux marchés, système de pensée et système de pratique. 
     

    POURQUOI UNE GRAMMAIRE DU SENS ? 

      Pourquoi avoir une grammaire sémantique ? Trois raisons : 
    • par goût personnel pour la sémantique et en réaction contre les approches
    grammaticales qui ignorent les problèmes de sens ; 
    • une expérience pédagogique qui a mis en évidence les besoins d'articuler les
    marchés évoqués plus haut ; 
    • une certaine conception du langage : 
      • toute langue est le résultat de toutes les interactions et de tous les échanges entre
    les individus d'une société donnée qui cherchent à s'influencer : elle n'est pas une donnée de départ tombée du ciel et utilisée conformément à des règles inscrites en caractères de feu ; elle est construite par les usages qui commandent et c'est l'accumulation de régularités qui génère les normes, phénomènes de régulation qui n'ont pas la fixité de règles prescriptives et dont les erreurs sont sanctionnées ; on n'entend que des usages, et donc du discours. Il faut partir de ces usages dans des situations de communication concrète pour voir comment ils se stabilisent et comment on peut les classer ; 
      • la situation parle autant que les gens : ainsi des choses ont déjà été dites avant
    que je ne parle : dans une librairie, avant que je n'y entre, il existe déjà un rayon poésie et autre rayon romans ; normalement, je ne chercherai pas et ne trouverai pas un roman dans le rayon poésie ; il est moins risqué de m'ajuster à cet ordre ; 
      • les usages sont très divers : il n'y a pas une langue et une seule ; tout acte de
    langage est un ajustement, une adéquation à une situation concrète ; il n'y a donc pas lieu d'établir une hiérarchie entre niveaux de langue, question exacerbée dans la mentalité française. Mais cette position n'est pas non plus la porte ouverte à tous les laxismes : tout discours a un enjeu et requiert une stratégie ; s'il y a toujours plusieurs façons de s'exprimer, il faut choisir celle qui est la plus adéquate dans la situation où l'on se trouve pour parvenir à ses fins. Bien ou mal parler n'est pas fonction de règles absolues et hors contexte mais d'enjeux. Vaut-il mieux dire "cela m'étonne" plutôt que "ça m'étonne" ? Tout dépend de la situation et de l'interlocuteur : certaines situations demandent un langage châtié, là où "ça" ferait négligé et pas à sa place,  et d'autres requièrent une langue plus décontractée, là où "cela" ferait prétentieux, snob, déplacé. "Cela" et "ça" peuvent être également choquants ! L'écrit n'a pas à être la référence absolue du bien parler à l'oral ; c'est difficile à comprendre pour des gens dont les représentations de la langue sont idéalisées à la suite d'une intense culture linguistique à l'école. 
      • les notions d'ajustement et de norme rendent mieux compte des choses que
    celles de niveau de langue et de règle. Les règles sont les lois de fonctionnement d'un système fermé : une erreur et tout se bloque. Il n'en va pas de même avec la langue ; une erreur de norme n'est jamais "fatale" même si elle pertube la communication. 
    Ces positions ont des conséquences théoriques. 
    • On a besoin d'une grammaire du sujet parlant, animé d'intentions de communication :
    j'ai l'intention de dire quelque chose. L'intention de sens est première, pas la question de savoir quelle forme syntaxique utiliser. La grammaire du sujet parlant sera donc divisée en grandes catégories de sens. Logiquement, elle comportera par exemple un chapître, non pas  consacré au pluriel à l'instar des grammaires morphologiques traditionnelles, mais à la quantification. 
    Les grammaires morphologiques sont des grammaires de décryptage dont le but est avant tout de repérer les formes pour répondre aux besoins de la lecture, de l'écriture et de l'orthographe grammaticale.
      Du point de vue du sens et de l'intention, le monde est vu dans son unité ou sa
    pluralité, et un singulier peut très bien exprimer le pluriel : si vous entrez chez un opticien dont le magasin est tapissé des montures les plus variées mais si nombreuses qu'il vous semble impossible de les distinguer et de les compter, vous pourrez vous exclamer : "Eh ben, il y a de la lunette chez vous !" Singulier singulier quand on y pense. Une grammaire morphologique n'a rien à dire sur la question. 
      Autre exemple : la grammaire morphologique, dans son chapître sur les possessifs,
    inscrit abusivement dans le même rapport d'interdépendance mon manteau où le possessif exprime la relation d'appropriation d'un objet qui m'est extérieur, ma main où il exprime un lien de nature ou ma femme où il exprime une relation sociale. Ces différents types de rapports souvent s'expriment dans d'autres langues avec d'autres formes que le possessif. 
      On a encore l'habitude de présenter on seulement comme un pronom indéfini. Et
    pourtant il peut se subsituer à un je ( Comment allez-vous ? Oh, on fait aller ) pour exprimer un certain sentiment d'aliénation ou à un vous ( On me cherche des noises ? ) pour éviter de désigner directement l'agresseur potentiel et de le provoquer comme en disant par exemple : "Vous cherchez la bagarre ?". Le passage au on crée de la distance, dans un cas par rapport à soi et dans l'autre par rapport à l'interlocuteur. 
      Une grammaire du sens regroupera donc d'abord tous les moyens d'exprimer la
    quantité ou la dépendance qu'une grammaire morphologique éparpille dans toutes sortes de chapîtres. Et ensuite, elle dira comment les choisir en fonction de telle ou telle intention. Quelles sont les grandes catégories de base des intentions de communication ? On peut en débattre. Mais je suis dans le monde entouré d'êtres. Il me faut donc les identifier en les dénommant, en les désignant, en précisant la personne et les dépendances. Ces êtres du monde, je peux aussi les qualifier : une grande cheminée. Je peux encore les insérer dans des événements : une grande cheminée tombe. Et alors ? Une grande cheminée tombe à Paris pendant la revue du 14 juillet : 10 morts. L'esprit humain trouve beaucoup de satisfaction à inscrire les événements dans l'espace et le temps et aussi dans une chaîne de causalité ( cause / conséquence ). Reste à préciser le point de vue du sujet parlant quant à la réalité de l'événement ; en français, le verbe est porteur ( en plus de la personne, de l'aspect et du temps ) du mode : une grande cheminée tombe : il y aurait dix morts. 
      Pratiquement, on peut distinguer les catégories sémantiques suivantes : 
     
    catégories sémantiques catégories de langue catégories morphologiques 
    identification dénomination 
    la personne 
    actualisation 
    désignation 
    dépendance 
    quantification 
    ident. indéterminée 
    présentation
    noms 
    pronoms personnels 
    articles 
    démonstratifs 
    possessifs 
    quantificateurs 
    indéfinis 
    présentateurs
    qualification objectif 
     
     

    subjectif

    adjectifs 
    noms 
     

    relatives 
    participes

    événements actants 
    processus 
    configuration
    agents / patients 
    changement d'état 
    actif / passif
    espace 

    temps

    localisation 

    situation

    préposition / adverbe de lieu 

    temps / aspect / adverbe

    causalité causalité 

    finalité

    conjonctions 

    propositions

    point de vue affirmation / négation 

    modalisation

    oui / non 

    modalités ( verbes/adverbes )

      Il faut donc déconstruire la grammaire morphologique pour reconstruire une grammaire
    du sens autour des catégories sémantiques de base. L'étude des formes est nécessaire, mais il faut les mettre au service du sens en regroupant les catégories de formes autour de catégories de sens. Il est entendu qu'une même forme peut se retrouver dans plusieurs catégories de sens ; par exemple les relations de dépendance peuvent s'exprimer autrement que par le seul usage des possessifs. En tout cas, 
      • tout système doit être au service du sujet parlant animé d'intention de
    communication, du discours et des usages, et viser à donner les moyens d'avoir un impact sur les autres ; 
      • une grammaire doit être explicative ; une grammaire morphologique explique les
    formes, la philologie leur histoire. Une grammaire sémantique se doit d'expliquer la spécificité de sens de chacune des catégories de forme. 
      • et elle doit rendre compte des usages les plus divers, et non pas de la seule
    littérature : le français n'est pas la langue de Molière pas plus que l'anglais n'est celle de Shakespeare ! Bien sûr, cela soulève la question de la typologie des textes et des genres du discours. 
     

    LES INCIDENCES EN DIDACTIQUE 

      L'enseignement de la langue peut se faire selon plusieurs entrées : 
      • l'entrée par les formes pour les faire découvrir, mais à condition de ne pas oublier
    que derrière il y a du sens et de ne pas tomber dans les excès des exercices structuraux ; 
      • l'entrée par les catégories de sens, en partant du tableau ci-dessus : plutôt que
    l'étude de la formation du pluriel à quoi se borne une grammaire morphologique, celle de la quantification et de ses paramètres : expression d'une quantité déterminée ou indéterminée, forte ou faible, etc. 
      • l'entrée par les situations de communication et les modes d'organisation du
    discours qu'elles commandent ; la description est un de ces grands modes, encore faut-il la replacer dans une situation de communication plausible : quand décrit-on ? Pour dresser l'inventaire d'un déménagement, pour signaler un objet perdu ... 
      La notion de faute : 
      • les fautes de forme, comme de mettre l'article après le nom ( ex. chat le ) ou de
    mal conjuguer un verbe ( ex. je mouris ), qui contreviennent à des règles syntaxiques ou morphologiques, doivent être corrigées ; et il convient d'en découvrir le pourquoi : une interférence avec la langue maternelle ou une autre langue étrangère, ou l'extension abusive d'un paradigme. 
      • les fautes au regard de l'adéquation à la situation : tous les usages ont droit de
    cité mais leur mal ajustement s'il n'est pas un obstacle au passage du sens est une source de malentendus de nature sociale plus ou moins graves
     

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