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GRAMMAIRE
ET DIDACTIQUE
Compte rendu d'une conférence
de Jean-Claude BEACCO
de l'Université du Maine
et d'Angers
18 mai 1999 à l'Institut
Franco-Japonais du Kansai
FAIRE DE LA GRAMMAIRE : PRATIQUES
Il est
de tradition d'opposer grammaire implicite et grammaire explicite voire
de les dresser l'une
contre l'autre. Voici ce qu'en
dit Le Dictionnaire de Didactique des langues de R. Galisson et
de D. Coste : "selon les habitudes anciennes de la classe de langue, faire
de la grammaire, c'est apprendre des règles pratiques, des exercices
d'application, recourir à un métalangage pour rendre compte
des énoncés analysés ou du système de la langue.
Par opposition à cette démarche, on a parlé de grammaire
implicite dans le cas de méthode d'enseignement ( …) qui tout en
visant à donner aux élèves la maîtrise d'un
fonctionnement grammatical ( … ) ne recommandent l'explication d'aucune
règle et élimine le métalangage, ne s'appuyant que
sur une manipulation plus ou moins systématique d'énoncés
et de formes …" ( 1976, p.254 ).
Or
on peut en fait classer les pratiques grammaticales le long d'un axe qui
unit grammaire implicite, où l'on décrit des régularités
de manière non verbale, et grammaire explicite, où la description
est verbalisée. Entre elles il n'y a pas vraiment rupture mais plutôt
passage progressif.
Les tableaux de
grammaire :
On y met
en évidence les régularités grammaticales sous forme
visuelle, iconique. Ces tableaux ont des fonctions multiples : de saisie
et de stockage de l'information ; ils ont aussi une fonction mnémotechnique,
en favorisant la mémorisation.
Ils
se présentent sous des formes différentes. Par exemple, on
inscrit traditionnellement une conjugaison
dans un tableau vertical :
je chante
tu chantes
il chante
nous chantons
vous chantez
ils chantent |
Mais
le tableau peut se présenter différemment, selon ce que l'on
veut mettre en valeur. Par exemple, on peut simplement opposer singulier
et pluriel dans le même tableau, mais coupé en deux :
je chante
tu chantes
il chante |
nous chantons
vous chantez
ils chantent |
Ou bien
encore, dans un tableau plus horizontal cette fois, on peut regrouper les
personnes deux par deux pour souligner leur correspondance :
je chante
tu chantes
il chante |
nous chantons
vous chantez
ils chantent |
Dans un
tableau, on peut en plus se livrer à un travail typographique, et
par exemple écrire en gras le radical ou au contraire les désinences,
selon ses objectifs didactiques : je chant-e, ou je
chant-e.
Quelles est la meilleure forme
graphique ? C'est celle qui permet de faire apparaître le phénomène
que l'on veut faire découvrir ou sur lequel on veut insister. En
tout cas, il n'y a pas de discours grammatical explicite.
Les batteries d'exemples :
Ce sont
les fameux corpus d'exemples de grammaire, dont l'objet est encore de mettre
en évidence des régularités. Pour guider le regard
et la réflexion de l'apprenant sur le phénomène pertinent,
on peut bien sûr les travailler typographiquement.
A ces batteries d'exemples,
correspondent au niveau des exercices les fameux exercices structuraux
fondés sur la réitération d'une structure de phrase
proposée comme modèle d'énoncé.
Le discours grammatical non-métalinguistique
:
On s'éloigne
maintenant du pôle implicite pour faire un pas en direction du pôle
explicite, puisque de l'usage de formes non-verbales on passe à
une description verbalisée des régularités. Cependant,
on cherche à faire l'économie du métalangage des catégories
grammaticales : on évite systématiquement des mots savants
comme verbe, sujet, adjectif, complément, etc.,
et des notions qu'ils comportent. Dans les années 70, on a publié
la Méthode Orange qui s'y est essayé.
Le discours métalinguistique
descriptif :
A la différence
de la pratique précédente, on a recourt à des catégories
grammaticales ( verbe,
nom, nombre, accord, personne,
etc. ) pour décrire la langue et à l'énoncé
explicite de règles pour rendre compte de son fonctionnement.
Le
problème est de savoir comment faire passer ce discours savant auprès
de non-savants en linguistique. Quelles catégories faut-il retenir
dans un discours de divulgation ( de vulgarisation ) qui se doit d'être
plus économique que le discours complexe des spécialistes
en amont ?
La méthode inductive :
A partir
de corpus d'exemples, au demeurant très calibrés et pédagogisés,
mais sans "explications", on invite les apprenants à une activité
d'observation et de recherche pour décrire la langue et produire
eux-mêmes du discours métalinguistique grammatical.
Les exercices de conceptualisation
:
A la différence
de ce qui se passe dans la pratique précédente, les corpus
sont construits par les apprenant eux-mêmes à partir de leurs
travaux et écrits. Ils mettent en évidence leurs régularités,
celles qu'ils découvrent, et sans ambition scientifique, dégagent
des règles, les leurs, dont le critère de validité
est qu'elles marchent. Les règles sont donc explicitées,
mais ce sont des règles d'apprenants. Cela suppose des gens qui
ont déjà l'expérience d'une réflexion grammaticale
et d'une certaine pratique de son métalangage, sans être pour
autant des professionnels de la discipline. On est à la jonction
des grammaires d'apprenants et des grammaires savantes.
Il
n'y a pas vraiment de contradiction entre toutes ces pratiques. On peut
les utiliser toutes, en tout cas à des moments différents
du cours. Certaines alors sont-elles plus légitimes que d'autres
? Sont-elles toutes également profitables à l'enseignement
? La grammaire explicite donne certainement des résultats plus rapides
qu'une acquisition naturelle. Mais on connaît l'opposition entre
savoir déclaratif, la connaissance des règles, et savoir
procédural, la compétence à les mettre en œuvre sur
le terrain : ce n'est pas parce qu'on connaît bien sa grammaire qu'on
est capable de la mettre en action. D'autre part, le discours grammatical
métalinguistique pose des problèmes de transmission à
des apprenants non-initiés au préalable à son vocabulaire
technique et à ses concepts.
LA QUESTION DES ATTENTES DU
PUBLIC
Cette
attention aux apprenants amène à changer les données
du problème. Plutôt que de savoir si un discours métalinguistique
grammatical est utile ou non à l'apprentissage d'une langue étrangère,
question générale et détachée de toute situation
éducative concrète, peut-être vaut-il mieux se demander
si les apprenants, ici et maintenant, dans leur singularité, attendent
de leur professeur un tel type de discours. Si l'on considère qu'il
est nécessaire de prendre en compte le profil de son public, le
choix alors d'absolu devaient circonstanciel et varie en fonction du contexte
d'apprentissage. Les apprenants se font une représentation de l'enseignement
d'une langue étrangère avant même la première
leçon du cours, représentation qui règle leur souhait
de grammaire et d'activités métalinguistiques.
Il
ne faut pas se cacher que malgré les efforts en sens contraire depuis
25 ans, il existe toujours un public très demandeur. Cette demande
est très … explicite ou d'autres fois au contraire silencieuse mais
tout aussi appuyée, quand le silence est le symptôme d'un
dysfonctionnement de la classe. Comment expliquer la persistance de cette
demande même si son intensité varie ?
Elle
peut être l'écho d'un enseignement maternel très grammatical
et métalinguistique ; c'est le cas par exemple pour les Espagnols,
les Portugais ou les Français dont la culture est très métalinguistique,
au contraire de celle des Anglais ou des Américains ou l'enseignement
de la langue maternelle se fait par la pratique de la langue.
Elle
peut aussi s'expliquer quand la langue cible et la langue maternelle sont
proches et que les apprenants éprouvent le besoin d'analyser tout
de suite des différences fines pour distinguer les deux langues.Elle
peut encore provenir d'adultes qui se font un modèle valorisant
de leur formation et pour qui la grammaire et ses pompes, à la différence
d'une approche purement pratique, sont un gage de scientificité
et de sérieux.
Enfin,
il y a autant de stratégies et de styles cognitifs que d'apprenants
; certains sont plus réflexifs que d'autres ; la demandes en repères
en situation d'apprentissage varie d'un individu à l'autre.
Certes, on peut aller contre
les vœux de son public ; encore faut-il le savoir et gérer la situation
difficile que ce choix génère. Il est plus sage de choisir
des stratégies en fonction des attentes. Et les meilleures conditions
d'enseignement sont celles où apprenants et enseignant convergent
pour partager les mêmes représentations et les mêmes
convictions. Un consensus doit s'établir à l'issue d'une
négociation, négociation qui n'a pas à être
formelle et encore moins à devenir l'objet du cours.
LES CONTENUS : QUELLES RÉGULARITÉS
ENSEIGNER ?
Le danger d'incohérence
L'opinion
diffuse dans le public et chez beaucoup d'enseignants est que la grammaire
n'est pas une construction intellectuelle, qu'elle se contente d'enregistrer
le fonctionnement de la langue naturelle, qu'elle la reflète fidèlement.
Les manuels de grammaire ont tendance à tous se ressembler ; et
sous les actes de parole de tel manuel, il n'est même pas besoin
de gratter pour découvrir le paradigme le plus classique, par exemple
l'accord u verbe et de son sujet.
Et
pourtant les catégorisations sont peu compatibles. Ainsi les actes
de parole, catégorie sémantique et largement lexicale, ne
coïncident pas avec une description morpho-syntaxique de la langue
: à l'homogénéité sémantique d'un acte
de parole correspond la plupart du temps une réalité morpho-syntaxique
très hétérogène et complexes : par exemple
il y a mille façons de proposer de faire quelque chose. D'autre
part, il y a des formes syntaxiques incasables ; certes l'impératif
peut s'étudier dans l'acte "donner un ordre" ou l'expression de
la cause dans l'acte "expliquer" ou encore le passé composé
dans celui de raconter. Mais dans quel acte de parole caser le masculin
et le féminin ou l'accord du participe passé ?
Si
on passe à la catégorie énonciative, on se heurte
au même problème de la faible cohérence morpho-syntaxique,
en plus compliqué si possible. Par exemple, pour écrire sans
dire je et réduire au silence l'énonciateur, on a
recourir à de nombreux types de structures syntaxiques qui n'ont
aucune parenté formelle : on dit que, il apparaît
que, la première personne du pluriel, la forme passive, la forme
pronominale etc. Bien difficile pour un apprenant de s'y retrouver.
Comment
échapper à l'arbitraire et à l'incohérence
? Faire coexister dans les mêmes séquences didactiques des
catégories peu compatibles voire incompatibles est dangereux. Beaucoup
de manuels sont victimes de cette faible congruence entre ensembles catégoriels
et créent de fausses relations en mettant dans le même sac
cheval et alouette. Dans le meilleur des cas on se livre à des habillages,
à des faux-semblants : on fourre la négation dans le refus,
le comparatif dans la comparaison, mais on retombe finalement dans les
catégories habituelles.
A chacun sa chacune ?
Si on
ne perd pas de vue que la grammaire est une construction intellectuelle
et non pas un objet naturel, et qu'en conséquence elle est forcément
à géométrie variable, pourquoi faut-il alors qu'elle
soit la même pour tous, locuteurs natifs et étrangers ? Pourquoi
enseigner le FLE avec la grammaire hexagonale des Français ? Rien
ne s'oppose à ce qu'on adapte la grammaire du français à
la culture métalinguistique des apprenants. D'autant moins qu'un
savoir savant très riche mais encore sous exploité est prêt
à offrir aux didacticiens ses ressources pour adapter la description
du français aux catégories des apprenants, et ainsi offrir
du neutre aux anglophones, des déclinaisons aux germanophones, des
collectifs numériques ( ainsi on dit une meute de loups mais
un
troupeau de moutons ) aux sinophones.
La grammaire des peuples
En vérité, ce travail d'adaptation est déjà
fait. Où ça ? Dans le concret des situations éducatives.
D'abord, dans les classes de langue, où on "bricole" dans la clandestinité
des recettes sans prétentions scientifiques. Ensuite dans ces grammaires
marginales écrites par des praticiens de la classe qui connaissent
bien leur public et qu'on pourrait appeler des "ethnogrammaires".
Il
n'y a pas de grammaire universelle du français. Il y en a autant
que de grammaires maternelles d'apprenants.
Brefs commentaires du rédacteur :
1. Le propos de Jean-Claude
BEACCO, en rappelant que les grammaires sont des constructions intellectuelles
et non pas des objets naturels, décrispe un sujet qui d'ordinaire
suscite les passions, tant les points de vue sur la grammaire et son enseignement,
qui ne relèvent pas toujours de considération vraiment didactiques,
sont tranchés.
2. Jean-Claude BEACCO ramène
l'apprenant dans le débat sur la grammaire et reconnaît qu'il
a son mot à dire dans une situation éducative où un
consensus est à négotier entre les toutes les parties prenantes.
3. D'une manière générale,
il soutient que le lieu où se devraient se prendre les décisions
en matière de didactique est bien la classe.
4. Il propose de réintégrer
l'apprentissage d'une langue étrangère dans la culture linguistique
de l'apprenant au lieu d'instituer une rupture et d'en faire une plongée
dans un monde totalement étranger et intimidant.
5. Il invite à prendre
en considération ce qui se passe dans la tête des apprenants
et l'idée qu'ils se font de l'apprentissage en général
et d'une langue étrangère en particulier. Ils ont une riche
expérience d'apprentissage qui est une ressource précieuse.
Ils sont pas des pages vierges à remplir mais plutôt un ordinateur
qui se reconfigure en fonction des périphériques qui sont
installés.
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